LA FORCE DES HABITUDES

La moitié de nos actions sont le fait d’habitudes

Ayant toujours intéressé penseurs et philosophes, les habitudes sont devenues un important champ de recherche scientifique: comment se forment-elles, quelles sont leurs incidences sur nos comportements et, pourquoi pas, notre bonheur?

L’effort de volonté est « coûteux »; les habitudes sont « économiques »

Bien entendu, personne n’aime se percevoir comme passif. Est-il possible que nous soyons contrôlés pour moitié par des habitudes? On se préfère volontaire, décisionnaire.

Le livre de la psychologue Wendy Wood (dont la critique figure dans Books de mars 2020) « Good habits, bad habits » cherche à suggérer à ses lecteurs des moyens de se défaire de leurs « mauvaises » habitudes au lieu de les exhorter à agir.

Elle explique que les chercheurs ont repéré plusieurs mécanismes dans notre cerveau qui gèrent nos comportements. Toutefois, parmi ces mécanismes, nous n’avons réellement conscience que de notre pouvoir de décision. Ce qui explique que nous en surestimions l’importance.

L’étude des IRM nous en apprend davantage sur notre fonctionnement

L’IRM fonctionnelle permet aux chercheurs de visualiser les réseaux neuronaux en action, selon qu’on effectue des tâches automatiques ou conscientes.

Schématiquement, plus une tâche est automatique, plus son activité se déplace vers une zone « primitive » du cerveau, moins gourmande en énergie mentale.

Par exemple, l’action « prendre le volant » regroupe un certain nombre de gestes (attacher sa ceinture, régler son rétroviseur, enclencher une vitesse etc…), toutes réunies en un seul bloc dans notre mémoire.

Cela nous permet de nous concentrer sur ce qui requiert davantage d’attention consciente.

Etre conscient de quelque chose ne suffit pas

C’est ainsi qu’elle a découvert, au cours d’une étude d’observation des IRM, que 43% des actions quotidiennes de son groupe de sujets étaient dues aux habitudes.

Ce qui pourrait expliquer pourquoi la connaissance consciente ne suffit pas à modifier un comportement. Prenons par exemple le slogan « Manger 5 fruits et légumes par jour ». Qui d’entre nous a changé ses habitudes alimentaires pour atteindre cet objectif? Certainement moins que ce que l’action publique espérait.

Car être sensibilisé ne suffit pas. Pourquoi? Parce que la façon dont nous cuisinons et nous alimentons est régie par… l’habitude.

De la guimauve aux révisions d’examen: le rôle de l’environnement

La chercheuse reprend la célèbre expérience du marshmallow posé devant les enfants.

Et remarque que, quand la tentation était visible, les enfants ne résistaient en moyenne que 6 minutes.

Si la guimauve était cachée, ils tenaient 10 minutes, même s’ils savaient qu’elle était là.

Prolongeant cette étude, mais cette fois sur des étudiants incités à observer leur comportement au moment des révisions, Mme Wood a mis en évidence ceci: ce n’est pas lorsque les étudiants prenaient la résolution de travailler au lieu de procrastiner ou se détournaient de la tentation (jeux video, par exemple) qu’ils parvenaient à modifier positivement leur comportement.

Mais lorsqu’ils changeaient d’environnement.

Par exemple: aller à la bibliothèque pour réviser au lieu de rester sur un canapé avec la télévision à proximité.

Aussi, en éliminant la « junk food » de leur frigo collectif, ils mangeaient mieux.

Créer une force contraire à l’habitude: le « frottement »

En somme, pour maîtriser une situation, il vaut mieux court-circuiter la volonté que l’exercer. D’où la notion de « frottement« .

L’idée est la suivante: en s’inspirant des principes de la physique, essayons de créer une force de résistance qui permettrait de contrer la force de l’habitude.

Cela devrait s’avérer plus efficace pour supprimer une habitude que de mettre notre « volonté » à contribution.

Ainsi, la baisse de la consommation du tabac serait imputable au frottement créé par les interdictions de fumer dans les lieux publics et la forte hausse du prix du tabac.

A l’inverse, le visionnage boulimique de séries télévisées serait dû en grande partie au déclenchement automatique de l’épisode suivant (absence complète de frottement).

Bâtir une stratégie « anti-mauvaise habitude »

L’effort conscient qui, à lui seul, ne suffit pas pour modifier une habitude, est cependant indispensable pour analyser l’habitude et mieux élaborer la stratégie nécessaire.

Prenons des exemples: apporter la tablette de chocolat sur la table basse du salon tout en se disant « cette fois, je n’en mangerai qu’un carré » risque de s’avérer décevant si vous souhaitez contrôler votre consommation de chocolat.

En revanche, s’il vous faut vous lever pour retourner dans la cuisine, ouvrir le placard, redéfaire proprement le papier d’emballage pour prendre le 2ème carré puis refermer le placard pour enfin revenir à votre place sur le canapé, etc., vous sentez bien que le frottement à l’action est bien plus important. Et donc, augmente la probabilité que vous en restiez au carré N° 1.

En répétant cette situation, vous en ferez rapidement une habitude: « un seul carré me suffit ». A vous de voir si éliminer complètement le chocolat de vos placards ne serait pas la meilleure solution… (autre suggestion possible: « les signaux », à lire dans cet article sur les techniques anti-procrastination).

Accros au portable?

Pour les accros du téléphone portable, Mme Wood propose de:

01


Reconnaître

Reconnaître notre dépendance à notre smartphone: en quoi cette habitude perturbe notre travail, nos relations sociales.

02


Repérer

Repérer les « signaux contextuels » c’est-à-dire ce qui nous pousse à l’empoigner toutes les 3 secondes: sont-ce les signaux auditifs? Visuels? L’ennui? L’envie de faire une pause?

03


Expérimenter

Essayer des changements dans notre environnement.
Est-ce que mettre notre portable en mode silencieux suffirait? Certainement pas. Le mettre dans notre poche? Hélas, sans doute guère plus. Mais le mettre dans une autre pièce ? Et l’éteindre? Vraisemblablement, c’est cette dernière proposition qui devrait être la plus efficace si vous essayez de vous « guérir » de votre comportement addictif. Pourquoi? C’est simple: vous aurez « la flemme » de le rallumer. Frottement maximum.

04


Se récompenser

Trouver des récompenses pour remplacer celles que produisait la consultation compulsive du portable. Un carré de chocolat? Ma foi…


Pour aller plus loin sur l’observation de nos comportements:

Quand les « frottements » involontaires nous empêchent de nous organiser.

Revue des habitudes qui ne vous font pas du bien. Et celles, toutes petites, qui devraient vous aider à vous sentir mieux chez vous.

Comment repérer les habitudes qui créent le désordre chez vous.

Pourquoi j’aime les routines: parce que ça me repose le cerveau, pardi.

Les neurosciences nous permettent aussi de mieux comprendre pourquoi et comment on nous garde captifs.

7 Commentaires

Classé dans Arrêter de procrastiner, Comment mieux s'organiser

7 réponses à “LA FORCE DES HABITUDES

  1. Magmag

    Absolument passionnant, cet article, merci beaucoup Laurence ! Il ouvre de sacrées pistes de réflexion et d’actions ( et même pour mes élèves je pense)

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  2. Magmag, merci pour votre retour. J’espère que la technique des « frottements » leur sera utile :))

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  3. Valerie

    Très intéressant. Je le pratique avec certains aliments que j’évite ( notamment le chocolat). Je ne l’achète plus ou exceptionnellement.
    Mais j’aimerai à l’inverse trouver des solutions pour impulser de nouvelles habitudes. Il paraît qu’il faut faire les choses pendant 21 jours pour que cela deviennent une habitude?

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  4. fabienne

    pour impulser de nouvelles habitudes, je fais le contraire, je favorise l’action
    Par exemple, en ce moment pour soigner une sciatique, les exercices d’étirement le matin au réveil me soulagent.J’ai affiché les feuilles d’exercice sur le mur, j’ai posé le tapis à coté et ceci entre ma chambre et la salle de bain.Puis, cerise sur le gâteau,je m’offre un bon petit café après!

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  5. Bonne astuce Fabienne. En psychologie comportementale, on appelle ça: créer un micro environnement. Ca revient en effet, à supprimer tout frein à l’action. Et avec une récompense en plus, c’est encore mieux 😉

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  6. Amaëlle

    Merci beaucoup Laurence pour ce nouvel article, tellement intéressant ! J’ai un portable avec internet depuis peu (avant il ne me servait qu’à téléphoner) et je vois déjà mes habitudes glisser vers une consultation excessive, comme je le craignais. Mais du moins mon portable est éteint la nuit, je me réveille avec un bon vieux réveil matin, et je sais que ça m’aide en cas de petite insomnie à rester dans mon lit ou à prendre un livre.
    Ma première stratégie anti-mauvaise habitude va être de poser le courrier sur l’écran de l’ordinateur… Message à moi-même : « si tu as le temps d’aller sur internet, tu as bien deux minutes pour classer un papier, payer une facture ou prendre ce rendez-vous… »

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  7. Amaëlle

    pardon, sur le clavier, pas sur l’écran (quoique ce serait peut-être plus efficace si ça tenait !!)

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